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Carnets, soldat anonyme, années 2022-2023
Quand Tunis tomba, l'avenue Bourguiba était complètement vide, signe d'une passivité totale et désormais habituelle des tunisois. Aucune résistance, ni support. Nous avions ni accord, ni opposition. Nous pouvions continuer encore plus vers le nord, vers le palais, si ça nous chantait...Notre amour-propre, notre fierté était un peu touchée il faut l'avouer... Nous aurions préféré voir des rires, des scènes de joie et de victoire qui accompagnent toute libération....c'est pourquoi nous nous battions, après tout...Nous le faisions pour la liberté et le progrés, mais cette absence totale de réactions affectait gravement notre motivation, et nous donnait l'impression de batailler dans une ville fantôme, pour un peuple fantôme...La victoire militaire n'est jamais suffisante...La victoire des coeurs et des esprits est plus que primordiale...chaque chef rebelle digne de ce nom le savait, et si le changement qu'on portait, qu'on appliquait, ne succitait aucun espoir, alors il valait mieux dégager dès que possible... "La participation populaire" dont parlait le Général Cha n'allait pas se concrétiser dans cette ville, du moins...la population n'en voulait pas...Elle avait peut être peur...
"Nous espérons que vous allez tous les pendre" a crié un gamin qui se trouvait sur un balcon...
A vrai dire, on en avait aucune idée...Ce type de décisions se discutait et se prenait par le Comité...un ensemble de théoriciens, de chefs, d'experts, et de conseillers si hauts qu'on ne savait pas s'ils existaient vraiment, s'ils se trouvaient dans le même continent que nous...Qui prenait vraiment les décisions? Qui sont nos réels soutiens ? D'où viennent tous ces moyens ? D'où est venu tout ce mouvement ?
Une scène de pendaison, comme dans toute rebellion digne de ce nom..."le peuple a jugé"..."Le peuple a préféré la vengeance"...Qui leur mettra la corde? Qui organisera toute la mise en scène ?...et puis comme d'habitude, toujours au bon moment, toujours à l'instant où nos petites têtes de soldats commencent à se poser des questions, un communiqué du Comité est transmis à nos responsables :
" Selon nos prévisions et les informations que nous possédons, le palais sera très probablement vide. L'Armée Anti-fasciste est une force de paix et de reconcilation. C'est une force d'urgence, une ambulance dans une région au bord du gouffre. Nous ne devons aucunement attiser les sentiments de vengeance envers l'ancien régime. Ne réagir que si une unité anti-fasciste est attaquée. Nous ne voulons ni destruction de photos, ni banderoles improvisées. Contentez-vous de prendre position dans les endroits que vos supérieurs vous indiqueront. Les journalistes sont partout. Aucune erreur ne sera tolérée durant cette phase très délicate du projet. Soyons digne de l'espoir que nous portons."
Un communiqué qui, comme d'habitude, mélange les instructions précises et les principes les plus généraux, les objectifs révolutionnaires et ceux qui se rapportent au marketing médiatique le plus basique, les messages de solidarité et ceux de la menace...
" Aucune erreur ne sera tolérée durant cette phase très délicate du projet."
Notre char redémarra vers le nord...vers Carthage...
