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Pascale Fourier : A vous écouter, on se dit que décidément les pays occidentaux sont complètement tombés sur la tête puisqu’ils sont en train de laisser mourir les Africains notamment ; et puis, parfois, on peut lire dans les journaux que, quand même, ces accords sur les brevets sont essentiels, surtout pour la recherche pharmaceutique car cela permet d’engranger assez d’argent pour pouvoir ensuite faire de la recherche... Des mesures restrictives sont donc une nécessité absolue .
Raoul-Marc Jennar : C’est un argument, ça ! Quand on regarde le budget Recherche et Développement des entreprises pharmaceutiques moins de 10% de la recherche sont consacrés aux maladies qui touchent 90% de la population mondiale! Moins de 10% : donc c’est un faux argument. En fait, la recherche est orientée vers les médicaments qui concernent les maladies qu’on soigne plus dans les pays riches que dans les pays pauvres. Par ailleurs, dans la recherche / développement, il y a aussi la recherche sur les cosmétiques qui prend une part importante car ça rapporte beaucoup d’argent! Et donc dire que nous avons besoin de bénéfices plantureux pour pouvoir faire de la recherche/développement qui va permettre de guérir des centaines de milliers sinon des millions de personnes chaque année, c’est complètement faux car ça ne se vérifie pas dans le budget recherche/développement des entreprises pharmaceutiques. C’est tout le contraire, et là on a donc un vrai problème sur ce prix des médicaments.
Pascale Fourier : Je n’arrive alors pas à comprendre quel est l’objectif des pays du Nord. Quel est-il?
Raoul-Marc Jennar : Les gouvernements du Nord sont plus que jamais sous la pression des grandes firmes pharmaceutiques et ne font que relayer leurs positions. Le pays le plus égoïste en la matière est la Suisse où il y a de grandes firmes pharmaceutiques, et la Suisse est complètement intransigeante sur ce dossier, parce qu’il y a le poids que prend aujourd’hui plus que jamais dans la dimension politique l’intervention de ces acteurs privés dont la logique n’est pas le bien-être de l’humanité, mais le profit. Or, qu’est ce qu’un brevet ? C’est un titre de propriété, c’est la mise en application du droit de propriété. Mais est-ce qu’on ne devrait pas se poser la question de savoir si un médicament est un bien comme un autre, une marchandise comme une autre ? Est-ce que la santé ne devrait pas passer avant le profit ? Quand il s’agit de mettre en œuvre ces principes, on constate que les gouvernements européens, Suisse comprise, les gouvernements des Etats-Unis, du Canada, ne le mettent pas du tout en œuvre et poussent à des solutions qui font passer le profit avant la santé.
Pascale Fourier : Pourquoi les pays qui sont en capacité de produire des médicaments, par exemple contre le sida, ne le font-ils pas au mépris du droit de propriété justement ?
Raoul-Marc Jennar : Mais parce qu'on est dans une logique du pot de terre contre le pot de fer. Si la Chine décidait de passer outre, on aurait de faibles moyens de rétorsion contre la Chine, mais il faudrait que le gouvernement chinois soit inspiré par des idéaux humanistes, qui ne sont pas vraiment sa caractéristique première... Les autres sont susceptibles d’être victimes de mesures de rétorsion par l’ Union Européenne qui peut supprimer des aides, et par les Etats-Unis qui peuvent non seulement supprimer des aides, mais intervenir par des moyens officiels ou officieux dont ils nous ont donné l’habitude.
Pascale Fourier : Etats-Unis qui pourtant, eux, étaient prêts à mépriser le droit de propriété intellectuelle sur les brevets au moment de l’anthrax...
Raoul-Marc Jennar :
Tout à fait! Il est dommage que l’on n’ait plus cela aujourd’hui, parce
qu’à ce moment-là, les Etats-Unis, qui n’avaient pas chez eux une
entreprise pharmaceutique permettant d’y faire face ( le brevet était
détenu par la firme allemande Bayer ) souhaitaient soudainement que
l’on déroge à la règle qu’ils veulent en permanence imposer à
l’ensemble de la planète... ce qui prouve bien le dogmatisme des
accords de l’OMC : on veut imposer des règles à l’ensemble du
monde, mais si ces règles nous font du tort, nous demandons qu’on y
déroge pour nous : c’est ce cynisme-là que les pays du Sud
n’acceptent plus. C’est ce qui explique que malgré des pressions
considérables, ils ont trouvé la force de se coaliser pour refuser ce
qu’on leur proposait à Cancun, et qu’aujourd’hui encore, à la veille de
Hong-Kong, ils se battent et ils résistent pour refuser des
propositions dont ne tireront profit que les pays industrialisés. Il
faut savoir que les économistes de l’OMC ont établi que, si le
programme de DOHA est accepté, il bénéficiera à 80% aux pays
industrialisés et à 20%aux pays en développement.... Et on appelle ça
un programme pour le développement!! Les pays du Sud en sont tout à
fait conscients et ne cèderont que si les pressions deviennent
intolérables.
source: des-sous-et-des-hommes.org
